Ce blog a pour objet de proposer une iconographie au récit "Libre comme le plomb" , paru en version papier. Chaque image est accompagnée d'un extrait du récit et du numéro de page correspondant. Il contiendra aussi une extension du récit papier et prolongera sans le figer le caractère définitif de la parution.
dimanche 25 mai 2014
13/ Les belles endormies
P. 102 Je me souviens d’un travail sur Les Belles Endormies de Kawabata. Dans une pièce en plein jour, j’avais posé deux draps sur le sol. Les jeunes femmes s’allongeaient habillées au centre du drap. Je les recouvrais et leur demandais de fermer les yeux. Il m’est arrivé de leur parler alors qu’elles étaient encore étendues et qu’elles n’éprouvaient pas le besoin de se redresser, de se relever. Elles restaient alanguies, presque somnolentes. Je me dissolvais dans l’espace de leur abandon, j’étais à l’abri de l’autre côté de leurs paupières closes. Elles me parlaient de leurs peurs enfantines, du peu de tendresse reçue, de l’attente d’une lueur qui entrebâillerait la nuit par quelques mots rassurants. J’étais loin d’imaginer que je retrouverais ce dispositif en massant. Des corps presque nus, recouverts d’un tissu de coton et mes mains se substituant à mon regard.
dimanche 11 mai 2014
12/ D'ordinaire la beauté
P. 95 D’ordinaire, la beauté s’étale dans les magazines, sur les panneaux des villes ou bien encore dans les musées. Elle se compile en fragments, et par de savants Meccano offre l’illusion de la perfection. Moi, j’étais bouleversé par la beauté ordinaire des femmes sans fard, éclairées par une fenêtre banale. Nous partagions cette lumière commune que je pouvais moduler à l’aide d’un rideau ou selon les caprices des nuages. Cette beauté me touchait aux larmes. Lorsque je révélais des clichés, à peine éclairés par une lumière rouge, ces noyées réapparues à la surface du bain m’offraient un dialogue silencieux qu’aucune intimité secrète n’aurait pu égaler.
Sa conscience respire
Les sanglots restent en bordure
Elle souffle un peu, elle souffle encore
Elle fait son sac
Elle y met des mots
Elle y met son ventre futur
Elle dilate son ombilic et met à nu
Ce qui lui reste de cordon
Elle y met son âme
Qu'éclate la première épingle venue
Que la moindre pointe pique au sang
Elle ravaude les trous de mémoire
Un dé au doigt.
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| Safietou et sa soeur Khady Khady |
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| Rachel, la compagne du peintre Roger Eskenazi |
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dans le film de Tarkovski |
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| Deux plasticiennes |
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| Peggy Dautel, comédienne |
La mère en figure de proue. La fille embarquée, en route vers
les fardeaux du passé.
C'est décidé, je vais t'emmener chez moi. A dos d'homme. Je trouverai d'autres vêtements, jamais assez beaux pour toi et tu n'auras pas froid. Le soir venu tu te coucheras près de moi. Ma chaleur deviendra tienne et nous dormirons les yeux grand ouverts en regardant sur les murs l'ombre des rideaux dessinée par la lumière des lampadaires. Le matin à mon réveil tu auras déjà les yeux sur moi. Tu auras veillé sur ma nuit, immobile et silencieuse, les paupières cousues aux arcades sourcilières.
jeudi 1 mai 2014
10/ Enfants
"L'inquiétude que nous inspire pour l'avenir, la tendresse trop passionnée d'un être destiné à nous survivre."
Marcel PROUST, "A l'ombre des jeunes filles en fleurs."
p. 94 et 95. Mon premier enfant est venu au monde l’été de la canicule de 1976. Le ciel était blanc depuis plusieurs mois. La chaleur suffocante avait crée au fil des semaines une brume uniforme qui retenait l’air brûlant la nuit comme le jour. Je tombai malade d’une étrange maladie quelques semaines avant l’accouchement de ma femme. La même névrose était à l’œuvre. Entre l’instant présent et la date de la délivrance, je me sentais menacé par la mort, persuadé que je ne verrais pas grandir mon enfant. Alors qu’autour de moi, tous étaient harassés par la chaleur consternante sous un ciel voilé, dès que j’avalais la moindre nourriture avec dégoût, mon sang se glaçait et je me sentais envahi par le froid. Je compris alors ce qu’était la subjectivité des perceptions. Je pouvais grelotter en pleine canicule. Il me fallut attendre presque une année pour voir ces symptômes s’éloigner. Je pouvais croire à nouveau que je verrais mon enfant grandir.
mardi 29 avril 2014
11/ Le moi est une brocante
p.95 Dans la vie banale, l’ego impose ses tiraillements et ses contradictions. Il fait de nous des êtres normaux, à savoir des névrosés de l’ordinaire. Le moi est une brocante. Un amalgame hétérogène d’objets et de sentiments passés, déposés au présent. Rares sont les trouvailles parmi les vieilleries de nos comportements mimétiques. Nous sommes des archéologues peu regardants et fouillons à ciel ouvert. Ce qui nous attire n’est que l’amnésie de ce qui a été ou le désir frelaté d’un voisin de palier qui nous le cède à bas prix. Le passant de la foire-à-tout remue, soulève, déplace les objets épars à la recherche de son unité perdue et du sens à donner à sa vie, mais le sens est derrière lui et le pousse en avant au risque de le faire trébucher à tout moment s’il n’en saisit pas l’intention.
Il n’y a d’unité ou de totalité qu’orthopédique. L’armure de l’identité est prête à s’effondrer au moindre choc en mettant à mal toutes ses articulations.
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Collection de masques mexicains ayant appartenu à François Reichenbach (Musée de la Vieille Charité, Marseille) |
samedi 29 mars 2014
9/ La mort d'une mère
p. 87 Même morte, une mère n’en finit pas de mourir. Je devrais dire la mort de notre mère, puisque nous étions quatre enfants encore à subir son départ. Certains mots, maintes fois prononcés, deviennent exsangues et insensés. De quel départ s’agit-il puisqu’elle sera privée de tout voyage futur ? Elle aurait voulu secrètement retourner au Maroc, se pencher et déposer une pierre blanche sur la tombe de sa mère, effacer la contrariété et la fatigue qui l’ont dissuadée de se rendre à ses obsèques.
p. 88 Son visage fut lentement saisi par un ton de pierre. La bouche s’est tue. Le sang a reflué dérobant sa couleur et les mots absorbés se sont déliés en silence ainsi que les réponses aux questions que je n’ai pas su poser à temps. Mais il n’aurait pas suffi d’exiger des réponses pour qu’elle puisse les penser et s’en délivrer un jour. J’aurais dû l’aider à formuler l’indicible de Drancy, le silence tumultueux de sa liaison avec l’oncle et l’arrachement douloureux à sa terre natale.
Maman lors d'un voyage au Maroc
p. 88 Son visage fut lentement saisi par un ton de pierre. La bouche s’est tue. Le sang a reflué dérobant sa couleur et les mots absorbés se sont déliés en silence ainsi que les réponses aux questions que je n’ai pas su poser à temps. Mais il n’aurait pas suffi d’exiger des réponses pour qu’elle puisse les penser et s’en délivrer un jour. J’aurais dû l’aider à formuler l’indicible de Drancy, le silence tumultueux de sa liaison avec l’oncle et l’arrachement douloureux à sa terre natale.
L'oncle Joseph en Narcisse
Je n'ai pas compris de suite ce qui m'avait poussé à faire allusion à Narcisse quand j'ai titré la photo de l'oncle Joseph. Le lendemain, je me suis rendu au musée des Beaux-Arts de Lyon et j'ai redécouvert une peinture de François Lemoyne. Elle représente Narcisse penché sur son image qui se soutient avec un bâton tel un peintre sur son appuie-main. Mon oncle semble gratter la terre pour y retrouver le portrait de ma mère souriante.
Selon une autre version du mythe de Narcisse rapportée par Pausanias, Narcisse avait une sœur jumelle dont il tomba éperdument amoureux ; quand la jeune fille mourut, il se rendit tous les jours près d'une source pour y retrouver son image en se regardant lui-même dans l'eau limpide.
Cette version a ma préférence.
8/ L'enfance de l'art
p. 80 Pour mon bien, j’ai beaucoup diversifié mes activités. Pendant près de sept ans je me suis rendu deux fois par semaine dans un institut pour enfants autistes. J’ai commencé d’abord par faire peindre de jeunes enfants, mais le plus important fut d’initier le personnel soignant à la peinture. Les éducatrices apprirent à discerner les grandes différences qui pouvaient exister entre chaque peinture d’enfant. Il était tentant d’établir un lien entre ces peintures qui n’accédaient pas à une symbolisation des formes, et l’Action Painting américaine des années cinquante.
La question de l’opportunité de signer une peinture se posait alors. La toile étant elle-même une succession de signatures du corps. Plutôt que de considérer la différence entre figuration et abstraction, il était plus pertinent d’analyser la trace du corps qui figurait sur la toile. Sans pouvoir formuler ces questions, les enfants en illustraient la problématique. Je donnerai pour exemple une situation que j’ai vécue et qui rend compte avec ironie de ce qu’est le All Over» en peinture.
J’avais tendu au mur une grande feuille de papier blanc puis refermé la main de l’enfant sur le manche d’un pinceau chargé de couleur. Par le plus grand des hasards sa première trace effleura la feuille mais continua sa course au-delà des bords. Les autres murs de la pièce, les carreaux des fenêtres furent touchés, tachés à leur tour, témoins de la valse étourdissante de l’enfant. J’ai pu lui reprendre le pinceau quand il le passa sur mes chaussures.
Je n’avais pas prévu une telle rapidité d’exécution. Pour cet enfant, aucune spirale n’était assez ample pour atteindre le monde. Moi, quand je dessinais, je ne pouvais ignorer le support qui fait écran. Les quatre lignes du cadre infléchissaient chacun de mes tracés. Si mes gestes avaient été filmés au ralenti, ils auraient trahi mes hésitations entre un chemin plutôt qu’un autre. Par ce débat involontaire et scrupuleux, je ne pouvais prétendre à la geste indifférenciée de l’enfant autiste qui touchait et confondait toute la réalité du monde en se privant à son insu, des formes symboliques pour le décrire.
Enfant peignant
Deux peintures de J. (10 ans)
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